La couleur

Calque janvier 2011La peinture, comme matériau et comme pratique essentielle est restée le moteur premier de création. Cette pratique imperturbable m’a amené à me questionner sur la façon de maîtriser la couleur et donc sur l’appréhension et la perception de mon travail.

Naissant des couches successives, des superpositions de touches, la matière exprime sa couleur. Je m’efforce d’en trouver la vibration, le rythme, la musicalité même qui entrent en résonance au moment de la création, accord parfait ou dissonant. Aujourd’hui, la couleur s’impose au cœur de ma démarche, elle prend du poids, devient matière mentalement palpable. L’affirmation d’une teinte est souvent le refus de dix autres possibles. Équilibre précaire et variation colorée d’où semble vouloir sortir une sourde lumière improbable appellent le regard abandonné à la toile. L’émotion prend corps, se laisse aller à la puissance d’un rouge, la profondeur d’un bleu, le poids d’un ocre ou la richesse d’un gris. La couleur, seul refuge dans ce lieu sans histoire ni anecdote, devient une évidence, le reflet de chaque instant. L’œuvre est là, seule, reconnue pour elle-même, engageant un dialogue où il est question de silence, de matières impalpables, de lumières feutrées et de sourdes aspirations.

La couleur, maintenant omniprésente, s’étale sur la toile comme pour refuser toute place au motif. Le seul possible est réduit à l’état de halo, un trait parfois, dernière concession à une figuration oubliée, ultime référence au travail passé. Les teintes sombres enfouissent les repères abandonnés à la masse colorée ; sourdes, elles voilent la lueur d’un fond laissé trop vif; lumineuses parfois, elles réveillent une couleur renonçant à se taire. La couleur domine, elle détient en elle la solution, de teintes en demi-teintes successives la toile prend corps, s’affirme, trouve sa vérité, finit par exister, silencieuse sur les murs de l’atelier, d’une galerie ou d’un amateur sensible à sa musique. Alors lentement intervient la notion de temps dans le processus de création, puis dans la perception de la peinture, tant les filtres accumulés demandent une relecture, une envie de se laisser emmener dans la toile encore et encore. L’imposante évidence du moment passé à regarder, à pénétrer la matière, à se fondre dans la couleur donne à la toile toute sa dimension.

Cette détermination à imposer une peinture hors anecdote, au travers des vibrations, des transparences, du dynamisme avec lequel la matière parfois est posée justifie la confrontation aux autres et nourrit le plaisir de peindre. Bien que la technique n’ait que peu d’intérêt dans mon travail, n’étant à mes yeux qu’un moyen maîtrisé, elle n’en reste pas moins importante en tant que mode d’expression. Entre huile et pastel, le traitement et donc la perception diffèrent… L’huile renferme en elle une certaine volupté. Sa capacité à accrocher la lumière dans les teintes les plus sombres, à jouer de ses transparences montre sa subtilité à chaque instant. Sans contrainte ni désir de virtuosité, c’est pour moi le chemin le plus court pour aller de la toile blanche à sa résolution.

Parallèlement, et depuis quelques années, je travaille le pastel sec sur le papier ; utilisé parfois jusqu’à l’empâtement, il dévoile dans sa matité des transparences insoupçonnées. Le résultat n’est souvent pas si éloigné de celui obtenu à l’huile, il y a là peut-être quelque chose de plus frontal, de plus spontané de plus immédiatement accessible. Il y a, dans ce mélange des genres la volonté, non pas d’ouvrir de nouvelles portes mais plutôt de creuser un sillon plus profond, d’enrichir mon travail d’un éclairage différent.

A chaque toile s’impose le choix du format, petit ou grand, posé verticalement, vestige probable des hommes debout, omniprésents hier sous mes pinceaux. Sur quelques toiles carrées l’espace s’étale laissant au signe récurrent le loisir de chercher son centre. Entre la sensation d’immersion totale dans le sujet et la nécessité à le dominer, le plaisir s’installe et j’aime à me l’imaginer communicatif.

Philippe Fontaine
18 avril 2009

Sabine Puget, Château Barras, 2007

Texte écrit pour l’exposition à la galerie Sabine Puget au Château Barras en 2007

Philippe Fontaine est un homme discret, il n’a cure de l’éclat et du bruit. La campagne paisible de l’Orne entoure et protège son atelier. Il l’ouvre à qui le demande et montre son travail avec courtoisie et aussi une pointe de réserve. Il n’y a jamais d’ostentation à dire quels chemins il emprunte, il sait pouvoir y avancer et poursuivre sa quête seul. Son domaine est hors des sentiers battus, il l’accepte sans le revendiquer.

Depuis longtemps il accorde ses pas à la lenteur requise pour saisir l’insaisissable et lui donner le langage de la couleur.

Suspendus à des fils ses pastels flottent dans l’air de l’atelier, semblables aux feuilles d’un nuancier d’arc en ciel. Rien d’abord ne s’y distingue qu’une vibration, celle poudrée que portent les ailes des papillons Seul le regard peut l’effleurer, et pourtant la tentation est grande de caresser autrement cette douceur mate où se lisent les mille nuances d’une note dominante. L’approche mesurée, évidemment mesurée, révèle des signes placés au centre comme de petites cellules d’énergie diffusant, par souffles successifs, d’infimes particules de couleurs.

Naissent ainsi des jardins clos, voués chacun à une sensation de couleur et à toutes ses complémentaires. Rien de mièvre dans ces gris de brume, ces roses d’aurore ces bleus de ciel de traîne, ces verts ces jaunes ces bruns de végétaux et de terre. Ils sont cueillis au creux des étamines fragiles par un œil de mouche à qui rien n’échappe du pigment le plus ténu.

Cette œuvre patiente vient à la rencontre de nos désirs cachés de goûts rares, de senteurs subtiles, de textures transparentes et réveille en nous le bonheur de souffler sur une fleur de pissenlit ou de voir s’iriser une bulle de savon. Philippe Fontaine invite à feuilleter les pages d’un livre d’heures où se glissent les harmonies changeantes de la lumière du temps et de nos états d’être. A lire et à relire absolument.

 

Sabine Puget

A propos du pastel

Le pastel sec évoque une certaine sophistication du traitement artistique. Son caractère fragile et impalpable contrarie la brutalité de l’affirmation colorée : le monochrome prend avec lui une autre dimension. La vibration de la couleur révèle le geste de la main et de manière sourde les couches enfouies. Un signe parfois, éclat coloré, anime la surface d’une présence oubliée. Il en émane une puissance accrue par contraste avec le matériau aux accents délicats. Désormais le lien est immédiat avec la peinture. La saturation de la matière, la profondeur des couleurs font dans les deux modes des univers autonomes. Le processus de mise en œuvre est identique, nul dessin préparatoire, je manie la couleur jusqu’à l’obtention de la résonance idéale.

En évitant toute forme de virtuosité apparente je renforce le décalage entre l’appréhension et la perception de ma peinture. Ce qui apparaît comme un aplat, s’avère être le résultat de denses modulations et de transparences inattendues. Le temps participe à l’élaboration puis à l’appropriation mentale de l’œuvre. C’est un élément important dans mon travail, il ponctue depuis longtemps les accumulations, façonne les lentes métamorphoses et maintenant martèle les moments où chaque touche prend sa place. Le temps est perçu comme matière sensible.

Une dérive progressive vers l’abandon des signes repérables comme partie du corps, tête, nez, oreille.., ne raccroche pas moins mon travail à une certaine perception de l’humain.

Philippe Fontaine
28 décembre 2006

Figure encore – Après la Sculpture

Catalogue musée Mandet de Riom
Catalogue musée Mandet de Riom

Philippe Fontaine s’obstine depuis longtemps à traduire l’humain en art. Il n’illustre pas un vague sentiment de l’humain, ou une idée, mais le fouille dans sa complexité, à la recherche de sa vérité.

Dans une série de peintures, les têtes flottent dans l’espace. Une ligne d’horizon ou des frondaisons, dans le bas du tableau, rappellent l’existence du paysage. Tête et paysage apparaissent solidairement liés. Cette relation essentielle est permanente dans son œuvre. Ce sont des têtes reliées au monde malgré tout. «Des têtes sur des épaules», comme on dit. La limite s’efface parfois : plus de frontière, nulle séparation. La tête se meut, se retourne. La base du cou est solide, la tête massive. Malgré cela, elle semble danser dans les airs, comme en suspension. Nul pathos, car la peinture est première. C’est une peinture à l’huile, à la matière dense, qui produit une lumière blanche tirant vert le bleu. Elle est proche d’une peinture du nord. Elle confère au tableau une dureté. Elle rejoint encore la peinture nordique par son intérêt pour le paysage, selon une densité, un poids, une profondeur. Le dessin est très présent. Culture du sombre, du vert foncé, des contrastes, clair-obscurs à leur paroxysme, sans aucun souci de réalisme.

Parfois, les cous trop longs, trop minces, ne peuvent plus porter ces têtes trop lourdes, trop grandes pour eux. On les retrouve, en sculptures, à terre, allongées, dormeurs au sommeil fragile. Des têtes, blanche, rouge ou jaune vif, parfois ligotées, ou recouvertes de bandelettes, répondent aux tableaux en écho déformé par la distance qui les sépare. Les cous se prolongent d’un tronc calciné ou de ramures, ébauche ou simplification de système racinaire, tentative de tentacules. Se relier au monde pour y puiser ses forces ou bien le parasiter. A chacun de voir. Le noir de bois calciné qui contraste avec le blanc parfait du plâtre dramatise les enjeux. Il rappelle aussi le fusain qui prolonge avec efficacité le dessein de l’artiste dans de nombreuses œuvres sur papier, parfois de très grands formats. Une petite tête bandée de noir, sur un socle jaune de piment pur, tient lieu de sculpture emblématique, condensant toute l’intensité, ou la déchargeant, tour à tour paratonnerre et fusible.

Ailleurs, d’autres têtes sont posées sur des tablettes juste au dessous de peintures de têtes qui flottent encore. Les deux sont toujours en relation étroite. Leur situation au mur, sur des tablettes, confère aux sculptures un statut ambigu. Elles se présentent d’abord comme des objets précieux, mais après examen, très vite, elles bouleversent tous nos repères et chamboulent nos catégories. Ce travail ne nous laissera donc jamais tranquilles. Ficelées, ligotées d’un fil de fer, ou recouvertes de clous, à l’image de certaines sculptures primitives, ces sculptures prennent un caractère d’objet votif. Quel rite appellent-elles ? Leur statut même demande à être examiné. Ce faisant, Philippe Fontaine nous place face à une interrogation plus large, sur le statut de l’art, et plus simplement sur sa place, et donc sur notre situation face à lui, et notre regard. Comment se tenir debout face à ces têtes couchées ?

Ce que Philippe Fontaine nous donne à voir ne peut être regardé. Seul, par la distance qu’il produit en art, il nous permet, dans le tourbillon de vie qui emporte ces têtes, de regarder le drame qui se joue, qui autre que le nôtre : des têtes à terre aux cous trop fragiles, aux épaules pas assez larges. Être au monde, se tenir debout, devenir poussière… Des questions que nous partageons et que les œuvres de Philippe Fontaine accompagnent, en gardant bien d’apporter une quelconque solution. Un début de réponse, forcément provisoire, ne peut que se former dans la relation intime qui nous lie à l’œuvre, dans la distance qui nous sépare d’elle et nous réunit.

Peu à peu, chez Philippe Fontaine, la figure s’est transformée. Elle est devenue moins fidèle, moins reconnaissable. Elle s’est concentrée. Les grandes figures debout ont fini par libérer ce qu’elles avaient dans le ventre. La peinture s’est faite moins séduisante, plus dure, plus directe, allant à l’essentiel, se concentrant sur la figure, loin de toute anecdote, hermétique à toute narration. Et c’est ce travail d’épure et de concentration, par le seul moyen de la peinture, de la sculpture ou du dessin, qui a produit ce propos plus précis, plus dense.

Cependant, la question de la figure est toujours centrale. D’ailleurs, peut-on encore parler de sculpture – avec toute l’assurance que la figure érigée est censée y trouver -, pour désigner cet ensemble qui jonche le sol. Qu’importe, aux antipodes du nombrilisme complaisant et puéril de tant d’autres, le propos de Philippe Fontaine, bien que totalement singulier, n’est nullement centré sur sa personne. Il est profondément universel, et en cela il nous concerne absolument.

 

Olivier Delavallade, avril 1999

 

Expositions au musée Mandet de Riom et à L’Abbaye aux Dames de Saintes