Belle surprise

Des amis bien intentionnés m’ont envoyé ces photos prises au musée de La Cohue à Vannes. C’est un grand plaisir de revoir ces toiles, acquises par le musée en 1996, retrouver ces murs, et entourées de si belle manière. Merci à Marie-Françoise Le Saux, cet accrochage me réjouit.

Huile sur toile, 1996, en compagnie de deux gravures de Jean-Pierre Pincemin.
Huile sur toile, 1996, en compagnie de deux gravures de Jean-Pierre Pincemin.

 

Huile sur toile, 1996, en présence d'estampes de Pierre Colin.
Huile sur toile, 1996, en présence d’estampes de Pierre Colin.

Merci à Thierry d’en donner l’échelle et à Sophie pour les prises de vue.

Figure encore – Après la Sculpture

Catalogue musée Mandet de Riom
Catalogue musée Mandet de Riom

Philippe Fontaine s’obstine depuis longtemps à traduire l’humain en art. Il n’illustre pas un vague sentiment de l’humain, ou une idée, mais le fouille dans sa complexité, à la recherche de sa vérité.

Dans une série de peintures, les têtes flottent dans l’espace. Une ligne d’horizon ou des frondaisons, dans le bas du tableau, rappellent l’existence du paysage. Tête et paysage apparaissent solidairement liés. Cette relation essentielle est permanente dans son œuvre. Ce sont des têtes reliées au monde malgré tout. «Des têtes sur des épaules», comme on dit. La limite s’efface parfois : plus de frontière, nulle séparation. La tête se meut, se retourne. La base du cou est solide, la tête massive. Malgré cela, elle semble danser dans les airs, comme en suspension. Nul pathos, car la peinture est première. C’est une peinture à l’huile, à la matière dense, qui produit une lumière blanche tirant vert le bleu. Elle est proche d’une peinture du nord. Elle confère au tableau une dureté. Elle rejoint encore la peinture nordique par son intérêt pour le paysage, selon une densité, un poids, une profondeur. Le dessin est très présent. Culture du sombre, du vert foncé, des contrastes, clair-obscurs à leur paroxysme, sans aucun souci de réalisme.

Parfois, les cous trop longs, trop minces, ne peuvent plus porter ces têtes trop lourdes, trop grandes pour eux. On les retrouve, en sculptures, à terre, allongées, dormeurs au sommeil fragile. Des têtes, blanche, rouge ou jaune vif, parfois ligotées, ou recouvertes de bandelettes, répondent aux tableaux en écho déformé par la distance qui les sépare. Les cous se prolongent d’un tronc calciné ou de ramures, ébauche ou simplification de système racinaire, tentative de tentacules. Se relier au monde pour y puiser ses forces ou bien le parasiter. A chacun de voir. Le noir de bois calciné qui contraste avec le blanc parfait du plâtre dramatise les enjeux. Il rappelle aussi le fusain qui prolonge avec efficacité le dessein de l’artiste dans de nombreuses œuvres sur papier, parfois de très grands formats. Une petite tête bandée de noir, sur un socle jaune de piment pur, tient lieu de sculpture emblématique, condensant toute l’intensité, ou la déchargeant, tour à tour paratonnerre et fusible.

Ailleurs, d’autres têtes sont posées sur des tablettes juste au dessous de peintures de têtes qui flottent encore. Les deux sont toujours en relation étroite. Leur situation au mur, sur des tablettes, confère aux sculptures un statut ambigu. Elles se présentent d’abord comme des objets précieux, mais après examen, très vite, elles bouleversent tous nos repères et chamboulent nos catégories. Ce travail ne nous laissera donc jamais tranquilles. Ficelées, ligotées d’un fil de fer, ou recouvertes de clous, à l’image de certaines sculptures primitives, ces sculptures prennent un caractère d’objet votif. Quel rite appellent-elles ? Leur statut même demande à être examiné. Ce faisant, Philippe Fontaine nous place face à une interrogation plus large, sur le statut de l’art, et plus simplement sur sa place, et donc sur notre situation face à lui, et notre regard. Comment se tenir debout face à ces têtes couchées ?

Ce que Philippe Fontaine nous donne à voir ne peut être regardé. Seul, par la distance qu’il produit en art, il nous permet, dans le tourbillon de vie qui emporte ces têtes, de regarder le drame qui se joue, qui autre que le nôtre : des têtes à terre aux cous trop fragiles, aux épaules pas assez larges. Être au monde, se tenir debout, devenir poussière… Des questions que nous partageons et que les œuvres de Philippe Fontaine accompagnent, en gardant bien d’apporter une quelconque solution. Un début de réponse, forcément provisoire, ne peut que se former dans la relation intime qui nous lie à l’œuvre, dans la distance qui nous sépare d’elle et nous réunit.

Peu à peu, chez Philippe Fontaine, la figure s’est transformée. Elle est devenue moins fidèle, moins reconnaissable. Elle s’est concentrée. Les grandes figures debout ont fini par libérer ce qu’elles avaient dans le ventre. La peinture s’est faite moins séduisante, plus dure, plus directe, allant à l’essentiel, se concentrant sur la figure, loin de toute anecdote, hermétique à toute narration. Et c’est ce travail d’épure et de concentration, par le seul moyen de la peinture, de la sculpture ou du dessin, qui a produit ce propos plus précis, plus dense.

Cependant, la question de la figure est toujours centrale. D’ailleurs, peut-on encore parler de sculpture – avec toute l’assurance que la figure érigée est censée y trouver -, pour désigner cet ensemble qui jonche le sol. Qu’importe, aux antipodes du nombrilisme complaisant et puéril de tant d’autres, le propos de Philippe Fontaine, bien que totalement singulier, n’est nullement centré sur sa personne. Il est profondément universel, et en cela il nous concerne absolument.

Olivier Delavallade, avril 1999

Expositions au musée Mandet de Riom et à L’Abbaye aux Dames de Saintes